discussion Rentrée littéraire (4) « Qu’attendent les singes »,Yasmina Khadra, 2014


« Qu’attendent les singes » de Yasmina Khadra, Julliard, 2014 Khadra2

Une claque !

Véritable humaniste, Yasmina Khadra a l’art de nous enchanter de son écriture qui allie poésie, cri et puissance.

A l’heure où Ed Dayem, patron de presse ,regagne Alger après un temps d’exil volontaire en Espagne, la commissaire Nora Bilal est saisie d’effroi dans la forêt de Bainem, un cadre d’ordinaire idyllique. Drôle d’endroit pour un cadavre, même « merveilleusement maquillée ».
Une jeune femme gît là, un sein arraché, sur un drap de soir tissé de fil d’or. « On dirait que le drame l’a cueillie au beau milieu d’une noce ». « La Belle au bois dormant a rompu avec les contes ».
L’un comme l’autre se trouvent confrontés à une ville en perdition et à une corruption tentaculaire. Ils ont simplement décidé de l’affronter différemment. Nora aspire à la combattre, convaincue que la loi est la même pour tout le monde. Ed Dayem a d’autant moins de scrupules qu’il est aussi le pion de Haj Saad Hamerlain, l’un des pères de la nation, « un super citoyen exonéré d’impôts », « un erratum historique…une ordure doublée d’un traitre en passe de faire d’un pays, un dépotoir et d’une nation un cheptel » l’un de ces rboba, de ces décideurs de l’ombre.
Khadra nous peint ainsi, à travers le regard et la subjectivité de plusieurs personnages, une Alger « blanche comme un passage à vide », privée de ses repères et de ses valeurs, « un pays où les décideurs s’évertuent à construire une villa à leurs rejetons là où il est question de leur bâtir une nation ».
Le récit s’organise autour d’une intrigue policière extrêmement bien menée, mêlée à une critique sociale et politique acerbe. Le rythme est trépidant, certaines scènes assez dures. Un rboba ne recule devant rien pour asseoir son pouvoir!
« Les rboba sont un huis clos, un dédale périlleux pour les non initiés. Ed les connaît tous, connaît leurs parcours pavés d’ossements humains, de pièges mortels et de trésors cachés, leurs modes opératoires et leur diablerie qui dispose d’une longueur d’avance sur celle de leurs ennemis, cependant, à aucun moment il n’ a gagné leur confiance. »
Le déroulement de l’enquête est l’occasion d’une incroyable galerie de portraits contrastés, depuis Sid Ahmad, l’ancienne vedette de la radio devenu ermite , le vénal lieutenant Guerd, le surprenant Inspecteur Zine qui s’imagine à tort dénué de destin ou encore Joher Kacimi, l’ancienne courtisane. Cette mosaïque, construite sans aucune concession, nous dresse un panorama affligeant de l’Algérie contemporaine qui confond le bien et le mal, qui hisse l’Infâme aux plus hautes marches, tandis qu’elle réduit au silence son élite.
« En Algérie, les génies ne brillent pas, ils brulent. Lorsqu’ils échappent à l’autodafé, ils finissent sur le bûcher. Si, par mégarde, on les met sous les feux de la rampe, c’est pour mieux éclairer les snipers »
Dans ce dédale des rues algéroises, Khadra nous entretient aussi de la tyrannie, de la servitude plus ou moins volontaire qui animalise l’homme au point qu’il finit par oublier de se révolter.
« Les tyrans ne sont que le fruit hallucinogène de nos petites et grandes lâchetés ».

Il garde cependant foi en son peule auquel il rend aussi hommage, « à cette foule surgie de nulle part […] à ces gens qui ne possèdent pas grand chose et qui donnent sans réserve, qui ont appris à se serrer les coudes sans vraiment se rencontrer et à se reconnaître dans le noir où les rboba les ont jetés. Quel peuple admirable….Ni les abus ni les désillusions n’ont réussi à le délester de son âme. Il est resté brave […] noble jusque dans la débâcle… »

Il escompte que l’homme retrouve la virilité qui lui permettra d’assurer un avenir plus radieux:
« Un jour, le voile intégral qui te dérobe au génie de tes prodiges tombera et tu pourras te mettre à nu pour que le monde entier voie que tu n’as pas pris une seule ride, que tes seins sont aussi fermes que tes serments, ton esprit plus clair que l’eau de tes sources et tes promesses toujours aussi intactes que tes rêves. Algérie, la Belle, la Tendre, la Magnifique, je refuse de croire que tes héros sont morts pour être oubliés, que tes jours sont comptés, que tes rues sont orphelines de leurs légendes et tes enfants rangés à la consigne des gares fantômes. S’il faut secouer tes montagnes pour les dépoussiérer, boire la mer jusqu’à la lie pour que tes calanques se muent en vergers, s’il faut aller au fin fond de l’enfer ramener la lumière qui manque à ton soleil, je le ferai. »
Si ce roman noir ne ménage ni son sujet ni son lecteur, si le sang coule en abondance, il est aussi message d’espoir.

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