« Un secret », Philippe Grimbert, Grasset 2004


« Un secret », Philippe Grimbert, Grasset 2004 unsecret Dans ce récit à la première personne, qui mêle l’autobiographie à la fiction, Philippe Grimbert fond admirablement l’Histoire à une histoire familiale régie par l’un de ces secrets de famille si dévastateurs. Avide d’un frère, le narrateur s’en invente un le temps de l’enfance, comme s’il avait pressenti la vérité. « Je m’étais créé un frère derrière lequel j’allais m’effacer, un frère qui allait peser sur moi, de tout son poids » « Je m’étais choisi un frère triomphant ». Il invente aussi le roman de ses parents, la rencontre de Maxime et Tania, ces deux athlètes partageant un véritable culte pour le corps. « J’ai longtemps été un petit garçon qui se rêvait une famille idéale. » C’est certes une pratique courante chez les enfants que de bâtir le roman de ses origines, de s’inventer d’autres parents, de combler l’absence par des êtres chimériques, mais Grimbert, psychanalyste de son état, sait aussi combien les tabous et les non-dits familiaux peuvent influer sur la construction de soi. Or la famille du jeune garçon a vraiment l’art et la manière de dissimuler, d’occulter volontairement ou non, tout ce qui peut constituer une menace. Alors que la montée du nazisme sévit en Europe, elle s’efforce notamment de cacher ses origines juives, ce que l’on peut aisément comprendre, mais elle enterre aussi ses morts, ses petites trahisons, ses déchirements, au fin fond de sa mémoire et d’un grenier. « Qu’allais-je faire de cet adjectif, collé à ma silhouette décharnée…? ». Louise, voisine et amie de la famille, opère alors comme le témoin privilégié, le réceptacle de ces secrets qu’elle va choisir de révéler au jeune homme pour lui permettre d’exister enfin, de devenir un homme. Il s’agit de reconstituer le puzzle, d’aller au delà du souvenirs des cornichons Malossol et des loukoums du grand-père Joseph pour comprendre la difficulté qu’éprouve peut-être Maxime à aimer son fils et pour que le dit fils, qui se sent parfois dans la peau d’un usurpateur, accepte de se faire une place véritable parmi les siens. La vie de ses parents qu’il s’était imaginée limpide devient alors plus sinueuse, et l’Histoire sort des manuels. Le rythme de la narration s’accélère « les pages tournent de plus en plus rapidement », « leurs images gagnent en précision ». « Une seconde histoire est née, dont mon imagination a rempli les blancs, une histoire qui ne pouvait cependant effacer la première. Les deux romans cohabiteraient, tapis au fond de ma mémoire. » La construction du récit est particulièrement efficace. Le lecteur est embarqué dans cette lente reconstruction, balloté entre mythe familial et non-dits, comme s’il menait aussi l’enquête. L’écriture, incisive et sensible, parvient à exprimer cette tragédie terrifiante sans excès de pathos et l’influence de la psychanalyse est au service d’une certaine poésie.

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