discussion « Rue de la poudrière », Ananda Devi, 1988


« Rue de la poudrière », Ananda Devi , 1ère édit° 1988 poudriere

Du plus loin qu’elle s’en souvienne, Ananda Devi a toujours écrit. Du haut de ses neuf ans, elle s’inventait des histoires. A 12 ans elle écrivait son premier roman, « Sous le saule-pleureur », resté dans ses cartons. Ecrire était pour elle une manière de partir, d’oublier qu’elle vivait sur une île perdue dans ce vaste monde. Vers 15 ans, l’écriture n’est plus désir de fuite, mais prise de conscience du monde qui l’entoure, interrogation sur l’humain. Son talent se révèle, c’est l’âge du premier prix littéraire pour son premier recueil de nouvelles. Ananda devient véritablement écrivain. Avant même d’entreprendre de brillantes études d’ethnologue, elle enquête sur l’humain et le réduit en mots.
« Rue de la poudrière » constitue son premier roman publié. Elle a juste 19 ans lorsqu’elle construit le personnage de Paule, une jeune fille cueillie en pleine course folle dans les rues de Port-Louis. L’oeuvre présente certes quelques petits défauts de jeunesse, mais l’écriture d’Ananda, à la fois force et poésie, est déjà là pour nous ravir et nous embarquer.

Mais où Paule court-elle donc ainsi ? Quelle est cette fuite ? Cette folie ? A quoi veut-elle échapper ? Vise-t-elle à regagner sa maison, « cet amoncellement précaire de bois et de tôle » ? Est-elle soudainement soumise à la Loi du sauve-qui-peut ?
Originaire d’une famille pauvre, elle appartient à ce monde des exclus vivant dans les faubourgs, les hauteurs de la capitale mauricienne.
« J’habite sur les lèvres supérieures du vieux Port-Louis », en marge de la civilisation.
Petite, elle hante d’abord les Dockers’ flats, un quartier réservé aux travailleurs des quais, « une termitière grouillante », comble de la promiscuité, avant de s’installer sur la Butte. Elle aime la vie du port et ressent un véritable attachement pour la ville, un lien étroit fait d’amour et de répulsion : « Port-Louis était comme une épine plantée dans ma chair. »
Edouard et Marie, ses parents qui l’ont emprisonnée dans un prénom de garçon, sont centrés sur leur petite personne, souvent oublieux de leur unique progéniture. Paule est née comme par hasard, sans amour. Edouard se réfugie dans l’alcool et le jeu, Marie existe dans un monde parallèle.

« Edouard est une maladie, une plaie, une tare sur ma vie. Il faudrait le rayer brutalement, avec une encre noire indélébile, il faudrait déchirer son petit visage chiffonné d’alcool, aux cernes noires […], il faudrait estomper les coups de cœur que j’ai reçus à cause de lui. »

Paule grandit malgré cette enfance aigre et misérable et s’accroche au passé, à ses rares souvenirs heureux qu’elle a toujours vécus seule. Marie, qu’elle peine à nommer sa mère, est animée d’une haine venimeuse. Cette commère malveillante n’est que destruction. C’est un être Volcanique, pleine de remous et d’anéantissements. Prétendue guérisseuse, adepte de la magie noire, elle s’impose comme un oiseau du mal qui aurait pour unique ambition de couper les ailes de ses congénères. Ses seuls conseils à sa fille, dont elle nie généralement l’existence, sont autant de stigmates de sa noirceur: « Pour nous il n’y a pas d’autres choix que de tirer profit de la crasse. Apprends à faire cela, et tu seras toujours gagnante. ». On ne donne jamais de seconde chance aux faibles !
« Car enfin, je ne divaguais pas lorsque j’ai vu Marie agir en Dieu et offrir la mort par personnes interposées à quelque créature fuligineuse sortie de l’imagination d’un homme. Son rituel, ses paroles incompréhensibles, emprunté de quelque lexique de magie, sa poule noire, ses cercles invisibles et ses gestes écartelés, tout cela répondait à mes questions sur Marie et sur ses activités. »

Pour Paule la vie est une telle malédiction qu’elle imagine vivre au seuil d’une folie qui s’exprime à travers un flux de paroles poétiques qui confinent parfois au surréalisme, « une écriture d’or sur mon mur blafard ».
« J’ai posé mes lèvres contre mon mur, en prière, en propitiation de mon jour-amant-sacrifice qui n’oublie pas. »

Son amertume est une seconde peau, une robe de Déjanire dont il faut se dévêtir. Pour échapper à cette misère et à cette violence, Paule s’adonne très tôt à des « voyages intérieurs à huis clos », toujours entre ses quatre murs. Il lui faut se départir d’elle-même, parler d’elle à la troisième personne, comme si elle était finalement étrangère à cette vie-là. La découverte de sa féminité lui pose problème, peut-être parce qu’Edouard la considère comme une mine, un moyen de sortir de la misère et qu’il n’hésite pas à imaginer la vendre à son ami Mallacre qui la vendra à son tour, à sa manière… L’amour peut aussi être illusions et désillusions.
« Nous ouvrons nos propres trappes ».
Son enfance et sa construction d’elle-même riment donc avec misère humaine et adversité. Elle aspire à y échapper, elle en rêve, elle le décide vainement chaque jour comme un avion sans ailes.
« Chaque pas en avant m’a appris à faire face à l’incohérence de notre misère. »
« Cette maison qui recèle des années et des années accumulées dans la pénible vivance de trois êtres est aujourd’hui vide comme la mort, elle est parvenue à s’exorciser de nous sans peine, notre chétive trinité n’a laissé en elle que quelques traces d’usure. »

Ce roman, qui s’intéresse à tout un univers glauque et violent, est une première claque assénée par Ananda à l’humanité. Le personnage de Paule, qui n’est pas sans présenter des ressemblances avec l’Eve de ses décombres, inaugure une longue série de portraits, tout aussi formidables (au sens étymologique du terme) les uns que les autres. Son écriture, en apparence désordonnée, restitue avec une force inouïe les affres de l’existence de son héroïne et son égarement. Maîtrisée malgré tout, elle nous laisse entrevoir que l’auteure sait parfaitement où elle souhaite mener sa quête et son lecteur.

Quelques extraits :
« Mais voilà que je m’adresse à quelque lecteur fictif. Qui lira ces pages après ma disparition ? Sûrement pas les filles de Mallacre qui savent trop de tout cela pour avoir besoin de suivre mon parcours. Nous sommes nées pour être ignorées et évitées, et personne ne lira sur nos corps la longue histoire de notre féminité. »

« Le temps d’un voyage et d’un cheminement au cours d’une nuit furtive, parmi ombres et esprits, lèpres et scléroses, voyage au bout du temps où, fœtus, je me suis égarée dans le ventre de Marie. Ce voyage, je l’ai accompli à perte de vie. De peur en peur. De fatalité en fatalité. De corps en corps, j’ai retrouvé les points de mon univers d’angoisse. »

3 commentaires

  1. Dans ce que tu cites, on reconnaît l’écriture choc d’Ananda Devi… Un grand écrivain.
    Bises de Capp

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