discussion « La face cachée des fesses », Pochon et Rothschild, Arte Editions


« La face cachée des fesses », Caroline Pochon et Allan Rothschild, Arte Editions facecachéedesfesses

Entre exhibition, voyeurisme, sublimation et tabous…un bel hommage !

Comme le premier mardi du mois c’est permis chez Stéphie, je vais vous entretenir de fesses et vous faire découvrir quelques unes des pépites que recèle cet album, amplement illustré, qui revisite l’histoire de l’art, du Louvre au Metropolitan de New York sans occulter la rue et la plage.
L’album mêle citations, photos, reproductions de tableaux et autres sculptures à des propos intelligents sur cette thématique rebondie. Il repose en outre sur un travail de recherche approfondi. Selon les auteurs « les fesses parlent des fondements de notre société, de ses tabous et de ses désirs ». Il tisse ainsi les 3 grands plaisirs : celui du regard au sens intellectuel du terme, celui de l’esprit (entre information et amusement) et celui des sens.

Du côté de l’intellect :
Pour Caroline Pochon et Allan Rothschild, Force est d’abord de constater que les fesses sont omniprésentes dans nos représentations et nos discours, ce qui les amène à réfléchir initialement sur l’étymologie du mot. Le terme est issu du latin « fissa » signifiant « fente ». Il désigne donc le creux qui sépare les deux parties rebondies. « Autrement dit, les Romains voyaient le creux, alors que nous voyons le plein ». Notons d’ailleurs qu’il en va de même pour les seins. Au moyen-âge, on privilégiait plutôt les mots « nages » ou « nates ». Le terme « cul », davantage érotisé » et sexuel, lui livre une forte concurrence dans le langage familier tandis que « postérieur » devient désuet. Selon Xavier Girard, parler de fesses revient à désexualiser l’anatomie. Nous passerons sur les multiples synonymes….la langue est riche en la matière (certains sont purement descriptifs comme « bas du dos », d’autres plus philosophiques comme « fondement », ou encore imagés comme « revers de la médaille »). Les expressions construites autour de ce mot pullulent également, comme si parler de fesses était indispensable à la vie sociale (« coûter la peau des fesses », « occupe-toi de tes fesses », « avoir chaud aux fesses »…).
Pour revenir à un propos plus sérieux, rappelons nous que les fesses sont constituées de 3 muscles (le petit, le moyen et le grand fessier (le plus grand du corps humain), ceux qui nous font tant souffrir dans les salles de sport !!!), et que ces muscles jouent un rôle fondamental dans l’articulation coxo-fémorale. C’est aussi la partie du corps la moins innervée. Comble de désespoir pour certaines, les fesses de la femme sont naturellement plus grasses que celles de l’homme. Ce qui n’était au départ qu’une caractéristique physiologique est ensuite devenu un critère social puisque la rondeur est signe de fécondité.
S’appuyant sur l’argument d’autorité qu’est Buffon, nos deux comparses défendent l’idée selon laquelle les fesses sont le propre de l’homme, c’est d’ailleurs le titre de l’une des parties majeures de l’ouvrage. C’est ce qui explique pourquoi le singe ne peut pas se redresser autant que l’homme.

Pourquoi focalise-t-on autant sur cette partie de l’anatomie ?
A l’instar des primates, nos lointains ancêtres copulaient par l’arrière. C’est donc par cette face que les femmes émettaient leurs signaux sexuels. Je vous renvoie à la fameuse scène de « La guerre du feu », qui retrace l’évolution du coït et le désir masculin de découvrir la face cachée de la lune. Gageons qu’il s’agit là d’une découverte essentielle au genre humain !

Quid de l’approche artistique ?
Contrairement aux arts primitifs, la statuaire classique grecque minimise le sexe masculin et occulte certains aspects du sexe féminin. La renaissance inversera cette tendance. Le poids de la religion a souvent beaucoup compté (souvenons nous de certains actes iconoclastes consistant à « émasculer » les statues). Comme le note Edward Lucie-Smith, l’histoire de l’art est marquée par un mouvement dialectique entre périodes puritaines et rejet du puritanisme. Parallèlement, les canons de la beauté, et notamment de la beauté des fesses, évoluent. Selon les époques, on les aime plus ou moins imposantes. Le Moyen-âge se caractérise par un rejet et un mépris du corps, contrairement à la renaissance et plus encore au baroque qui exprime avidement son goût pour la chair et la sensualité (cf. Rubens ou le Bernin à titre d’exemples). Les fesses se feront plus libertines au XVIII°, mais aussi parfois plus élégantes. Le XIX°, lui, cherche à les représenter avec plus de réalisme et à suggérer le désir généré par la chair, même si le 2nd Empire a tenté un refoulement de façade alors que la mode du faux-cul faisait rage. Au XX° leurs avatars sont multiples. Les années 70 sont ainsi marquées par l’androgynie (ex : le mannequin Twiggy et Jane Birkin) tandis que les 90’ voient le retour des femmes callipyges (syndrome JLO). Les fesses envahissent également le monde de la pub, où elles sont souvent vues à travers des regards masculins (rappelons-nous le scandale du fameux « Demain, j’enlève le bas »).
Les musées, dont le Louvre, regorgent cependant de nus, de Vénus (céleste, elle sublime l’amour, vulgaire elle vise à éveiller le désir). Les fesses figurent dans des décors mythiques, bibliques ou exotiques (turqueries, odalisques, influence de tout un imaginaire oriental véhiculé notamment par les Mille et une nuits, il suffit que l’on songe à Ingres) et les nombreuses reproductions qui émaillent l’album nous enchantent. Si le célèbre tableau de Manet, « Un déjeuner sur l’herbe », a choqué, c’est justement parce que ces fesses, à peine représentées, ont un cadre plus quotidien.
Une telle présence pourrait surprendre puisque jusque dans le milieu du XIX°, on n’enseignait le nu qu’à partir de modèles masculins pour des questions de morale et de pureté. Le corps féminin est alors associé au sexe tandis que celui de l’homme aurait le pouvoir de transcrire des valeurs esthétiques et philosophiques…Je vous laisse méditer ! Les photographies de Mapplethorpe vous inviteront sans doute à un voyage moins intellectuel !
L’ouvrage, soucieux d’être complet, évoque aussi le postérieur sous l’angle de l’hermaphrodisme et de l’homosexualité. J’ai particulièrement apprécié la partie consacrée aux fesses protestataires. Eh oui, selon Alexandre Dupouy, « La fesse peut-être agressive, politique… » et les montrer peut-être un signe, ô combien évident, de protestation. Un tel geste a pu coûter cher à Polnareff. Mais nous pourrions bien sûr évoquer Sade…

Du côté du regard :
On se délecte avec les nombreuses illustrations d’origines très variées. La qualité du papier et des images fait de cet ouvrage un beau livre d’art. Des publicités y côtoient des photographies de Mapplethorpe par exemple, des affiches de films, des reproductions de tableaux ou de sculptures empruntées à toute l’histoire de l’art occidentale ou non. Une partie de l’ouvrage se consacre ainsi au Japon.

Du côté de l’esprit (du sel) :
Le texte comporte une touche d’humour, le plus souvent fin, qui ne gâche rien au plaisir de la lecture.

Du côté des sens :
Certaines images invitent inévitablement au fantasme… Vous pourrez également rêver dans la section dévolue à l’érotisme et à la pornographie qui comporte une petite curiosité, un poème sulfureux de Pierre Louys extrait du recueil « Poèmes érotiques » publié en 1891. On sera surpris peut-être aussi d’apprendre que le terme fessée ne vient pas du mot « fesse » mais de « faisse » lui-même issu du latin « fascia » (le bandage, le lien) qui donna aussi le terme fascisme.

Les petits plus :
– Au Japon, comment nomme-t-on le cache-sexe masculin traditionnel ? un fundoshi, désormais porté uniquement par les sumos. « empoigne ton fundoshi et sens que tu es un homme ! »
– Porte-t-on une culotte sous les kimonos ? traditionnellement non.
– Qu’est-ce qu’un fesse-Mathieu ? un avare ou un usurier au XVII°
– Quelle différence faites-vous entre les callipyges et les stéatopyges ? Les premières sont généreuses, mais fermes (cf. Joséphine Baker), les secondes sont grasses (cas de la Vénus Hottentote).
– Quel terme sénégalais désigne-t-il une femme possédant de belles fesses imposantes ? un « boboraba ».

Quelques citations :
« Le progrès social commence toujours par l’indépendance des fesses », Albert Cossery.

« On frémit en pensant qu’un caprice de la création aurait pu priver l’homme et la femme de cette double rondeur où vient se réfugier tout ce qu’il y a entre eux de plus tendre, passif, aveuglément confiant, et voué aux coups et aux obscurs dévouements ». Michel Tournier.

« Le cul des femmes est monotone, comme l’esprit des hommes. » Guy de Maupassant

« Quand la société serre les fesses, les espaces de liberté individuelle rétrécissent. » Roland Topor

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