discussion « La femme en vert », Arnaldur Indridason, (trad française, 2006)


« La femme en vert », Arnaldur Indridason, Editions Métallié, 2006 pour la traduction française. Femmeenvert

Une intensité rare !

Quoi de mieux pour entamer ce mois d’août qu’un polar venu du froid. C’est avec un réel plaisir que je me suis plongée dans une nouvelle enquête d’Erlendur Sveinsson, le commissaire islandais le plus célèbre qui soit. J’étais loin d’imaginer que j’allais dévorer les 350 pages dans la journée. Mais les romans d’Indridason captivent toujours par la place qu’ils accordent à l’humain. Ses flics n’ont rien de ces super héros que l’on rencontre fréquemment dans cette littérature là. Son sens du détail les humanise au point qu’ils apparaissent eux-mêmes comme autant d’objets d’une enquête sur l’humaine condition. Les enquêteurs sont tout aussi passionnants que l’intrigue elle-même. Sigurdur a du mal à s’engager tandis qu’Erlandur, dont le prénom signifie « étranger », est encore confronté à ses démons, la perte, le deuil refoulé, son divorce, la haine de son ex-femme, ses conflits avec sa descendance. Eva Lind, sa fille, une droguée d’une trentaine d’années l’appelle au secours dès le début de l’affaire. Ses relations sont tout aussi conflictuelles avec elle qu’avec son fils Sindri Snaer mais il ne peut s’empêcher de répondre. Ses enfants constituent pour lui un échec cuisant et le poids de la culpabilité s’alourdit au fil des années, des silences, des absences et des souffrances que s’inflige Eva Lind. Il part alors à sa recherche dans des lieux tout aussi glauques que les êtres qu’il y rencontre. Il la veille ensuite tout en orchestrant les investigations nécessaires à cette nouvelle enquête.
Non loin des grands chantiers de Thusold, « le nouveau quartier qui borde la route en direction du lac de Reynisvatn », près de Reykjavik, Toti fête ses huit ans avec ses petits camarades, pour le plus grand regret de sa mère épuisé. La journée touche à sa fin et personne n’est pressé de rentrer chez soi. On court, on hurle et on s’agite. La petite fête se voit cependant interrompue de curieuse manière à cause de la petite sœur qui ne trouve rien de mieux, du haut de ses un an que de se faire les dents sur un os humain, « un fragment de côte d’une longueur de dix centimètres. Il était d’un blanc jaunâtre, de forme convexe et poli à l’endroit de la cassure… ».
Passée sa première stupeur, la mère interroge Toti. Il a cru ramassé une jolie pierre alors qu’il jouait, comme les enfants se plaisent à le faire malgré les interdictions, sur les chantiers où l’on finit par découvrir les restes d’un squelette. Elinborg, entrée dans la police par accident, rédige le procès- verbal. C’est toujours un plaisir de côtoyer une enquêtrice spécialiste du poulet tandoori ! Cette découverte macabre coupe aussi Sigurdur, le flic raffiné à l’imper Burburry, dans ses ébats amoureux ; quant à Erlendur, il ne pourra pas finir de déguster son petit salé bien gras ni ses pommes vapeur. Toti, lui, se sent l’âme d’un héros : « C’est vraiment le meilleur anniversaire que j’ai jamais eu… »
Le commissaire accepte l’aide de l’archéologue Skarphédinn pour exhumer les ossements et celle d’un géologue. Les premiers éléments laissent penser que le cadavre séjourne sous la terre depuis 50 à 70 ans. Des fragments de tissu s’avèreront peut-être bavards, tout comme ces groseilliers étrangement plantés là. Chacun se raccroche à ce qu’il peut et conjecture. « Les os dépassaient de la terre et s’étendaient dans sa direction comme s’ils imploraient grâce et un frisson le parcourut dans la brise du soir. », ce qui laisse penser que le corps fut enterré vivant. S’agit-il d’un soldat anglais ou américain ? D’un voyageur égaré surpris par le froid ? De la fiancée disparue de Benjamin Knudsen, l’ancien propriétaire du terrain et de la vieille maison disparue ? Chacun des policiers échafaude des scénarios et Indridason a vraiment l’art de nous embarquer sur des fausses pistes ou de nous surprendre par des retournements de situation efficaces.
Le récit, très adroitement mené, mêle en effet le présent de l’enquête et des interrogatoires avec le passé : celui de la famille de Grimur, un père et un époux atrocement violent et tyrannique, celui des familles de Benjamin et Solveig, les fiancés malheureux et celui d’Erlandur. L’évocation de ces souvenirs nous plonge alors dans l’Islande de la seconde guerre mondiale occupée tour à tour par les armées anglaises et américaines. Au-delà de l’intrigue, le roman s’impose comme une terrifiante variation sur la famille et ses violences. Indridason pose avec brio les questions de la déchéance humaine et de la culpabilité.

« On a honte d’être la victime de ce genre d’homme, on se referme sur soi dans une solitude absolue dont on interdit l’accès à tous, et même à ses enfants, car on ne veut pas que quiconque vienne y mettre les pieds, surtout pas ses propres enfants. Et alors, on se retrouve à se préparer à la nouvelle attaque qui viendra sans prévenir, plein de haine contre quelque chose d’incompréhensible et tout à coup la vie se résume à attendre cette prochaine attaque, quand viendra-t-elle, avec quelle violence, pour quelle raison, comment je pourrais l’éviter ? Plus j’en fais pour lui faire plaisir, plus il est ignoble avec moi. Plus je montre de la passivité et de la peur, plus il me hait. Et si je lui oppose la moindre résistance, alors, voilà qu’il se retrouve avec une raison de me battre à mort. »

A propos de l’expression « violences conjugales » :
« Voilà un mot bien édulcoré pour décrire l’assassinat d’une âme. Un terme politiquement correct à l’usage des gens qui ne savent pas ce qui se cache derrière. Vous savez ce que c’est, de vivre constamment dans la terreur ? […] De vivre dans la haine chaque jour sans que cela ne s’arrange jamais, quoi qu’on fasse, et on ne peut d’ailleurs rien faire pour arranger ce genre de chose, jusqu’à ce qu’on perde toute volonté et qu’on passe son temps à attendre ou à espérer que la prochaine raclée ne sera pas aussi violente et douloureuse que la dernière. […] Petit à petit les coups se résument à du pur sadisme parce que le seul pouvoir que l’homme violent détienne au monde, c’est celui qu’il exerce sur cette unique femme qui est son épouse, mais ce pouvoir n’a aucune limite puisque l’homme sait que la femme ne peut rien faire face à lui. Elle est totalement impuissante et complètement dépendante de lui parce qu’il ne se contente pas de la menacer elle, il ne se contente pas de la torturer avec la haine et la colère qu’il éprouve pour elle, mais il la torture également avec la haine qu’il éprouve pour ses enfants en lui faisant clairement comprendre qu’il leur fera du mal si jamais elle essayait de se libérer de son emprise. Et pourtant, toute cette violence physique, toute cette souffrances et ces coups, ces os cassés, ces blessures, ces bleus, ces yeux au beurre noir, ces lèvres fendues, tout cela n’est rien comparé aux tortures que l’âme endure. Une terreur constante, absolument constante, qui jamais ne faiblit. »

8 commentaires

  1. Je ne suis pas fan de polar mais pourtant à chaque fois que je lis vos billets sur les livres de cet auteur, ça me tente… Je vais essayer de les trouver à la médiathèque… D’abord, savoir quel est le premier…
    Merci du partage sabine !
    Bises de Capp

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  2. Je crois que j’avais lu le premier, j’avais aimé mais je n’ai pas poursuivi ma lecture des autres tomes car j’ai été emportés vers d’autres rivages livresques !! ce que tu dis de ce roman me fait pourtant envie ! Bises et bonnes trouvailles à la Fnac 😉

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  3. J’adore Arnaldur Indridason (pourtant je ne finis que très rarement les polars… j’ai trop peur à chaque fois). On ressent bien le calme glacial de l’Islande et il a une grande maîtrise des intrigues 🙂

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