discussion « Nous étions faits pour être heureux », Véronique Olmi, Albin Michel, 2012


« Nous étions faits pour être heureux », Véronique Olmi, Albin Michel, 2012 EtreHeureuxOlmi

Je termine le mois de juillet sur un vrai coup de cœur avec ce roman de Véronique Olmi dont j’apprécie l’écriture et la sensibilité.

Le récit s’ouvre symboliquement sur l’évocation d’un manège. Un homme fume sa cigarette en attendant que Chloé descende du manège, sans remarquer d’abord qu’on l’observe. Il se construit ensuite sur le mode de l’analepse, pour s’achever sur cette même image du manège. Le cercle est en effet la figure dominante de ce roman qu’il s’agisse du cercle familial, de la roue qui tourne, du cycle de la vie, de la mémoire, de la circularité ménagée par nos atermoiements, des cercles vicieux dans lesquels on s’enferme comme la violence, les non-dits. C’est aussi une métaphore de l’ennui, des obligations que l’on se crée et de la scène originelle qui vous hante. Autant de thématiques abordées par l’auteure dans ce petit bijou.
Véronique Olmi nous balade dans le Paris du XVIII°, entre la place des Abbesses, la Rue Lepic et la rue de Douai, mon quartier de prédilection.
Suzanne est accordeuse de piano. C’est parce qu’elle est venue accorder le Bosendorfer demi-queue de Lucie , « une jeune pouliche robuste et prête à en découdre », joyeuse et enthousiaste, qu’elle a rencontré Serge. L’ennui c’est que Serge est aussi l’époux de Lucie et le père de Théo et Chloé. Suzanne, elle, partage la routine de son mari Antoine, ce qui peut être rassurant certains jours. Ils croyaient mener une vie harmonieuse, et pourtant…« C’est étrange comme il suffit d’un rien pour qu’une vie se désaccorde, elle aussi, que notre existence, tellement unique, si précieuse, perde son harmonie et sa valeur. »
Suzanne évoque alternativement Serge et Antoine. Son époux travaille dans un garage, Serge excelle dans l’immobilier de luxe. Le premier se complait dans ses habitudes, le second abhorre la routine, la vulgarité et l’à peu près. Entre les deux son cœur balance, avant qu’elle soit capable, elle, de briser la circularité de son existence. Sa petite quarantaine la confronte à sa stérilité, à l’absence d’enfant, et à sa petite vie médiocre dans cet appartement gris.
La soixante riche et séduisante, Serge vit aux côtés d’une très jeune femme. « Il ne peut rien refuser à Lucie, elle est belle et elle a trente ans de moins que lui, c’est finalement la seule dette qu’il ait en ce monde, cette sensation d’avoir à rendre toutes ces années qu’il lui vole, et tout ce qu’il lui tait, comme on tait l’essentiel de ses frayeurs à une enfant que l’on ne chérit que pour son innocence. » Il ne semble pourtant pas très heureux malgré son matérialisme affiché. Quelque chose d’aussi épais que leurs moquettes le sépare de Lucie, comme s’ils n’étaient pas totalement dans le même monde dans cette maison de Montmartre qui respire le luxe. « Son ombre sur le mur ne semble pas lui appartenir ». Serge a le sentiment de marcher à côté de son existence, sans doute parce qu’il est dans le non-dit et le mensonge par omission permanents. « Un couple de parvenus, voilà ce qu’ils sont, deux hypocrites. ». Il lui arrive de détester le bonheur qu’affiche en permanence le beau visage de Lucie.
Au fil des pages, Suzanne se surprend de son côté à mesurer le vide de son existence. « J’aurais tant souhaité me trouver heureuse. Avoir envie de sortir au bras d’Antoine. »
Le récit adopte un rythme tranquille, presque nonchalant comme une balade place du Tertre, en total décalage avec les remous que provoque cette rencontre et la violence des souvenirs de Serge, son enfance brisée. C’est là la grande force de ce roman d’une profonde sensibilité.
Tout les oppose et ils semblent pourtant comme prédestinés. Ce qui captive Serge lorsqu’il aperçoit Suzanne au Tam-Tam, ce bar si crasseux, c’est qu’elle semble vivre sans avoir peur, un état qu’il n’a jamais connu. Dès lors, il est en proie à une lutte intérieure : tout en elle semble l’irritait et pourtant la posséder devient une obsession. Il s’enferre alors dans la sphère de nouveaux mensonges : « Un menteur déguisé en prince charmant. »
Cette rencontre le conduit à des questionnements jusque là inédits pour lui. « A quoi pensent les femmes quand elles font l’amour ? Quels fantasmes les entrainent vers la jouissance ? Combien est-on dans ces putains de lits conjugaux ? ». Il s’interroge sur les choix qui s’imposeraient. Il aspire à une autre vie, une existence dans laquelle il serait comme libéré de lui même, ce qui le rapproche curieusement de sa mère dont le souvenir se trouve associé au Nocturne de Liszt. Mais sera-t-il capable de sortir du cercle lui aussi ? Egaré dans ses souffrances enfantines et son indécision, saura-t-il mesurer pleinement la générosité et les sentiments de Suzanne ? Aura-t-il la capacité de donner ?

Quelques extraits :

« Il est seul, au centre de tout, il est l’homme qui dit et souffre. Je suis la femme qui écoute et soigne. »

« Je ne le fais pas. Il est à quelques centimètres de moi. Il est à une main. Un geste de moi. Et je ne le fais pas. Alors, je peux survivre à tout. Toutes les solitudes, toutes les peurs et tous les élans. Si je m’en vais avant de saisir le visage de cet homme dans mes mains et d’enfoncer ma langue dans sa bouche, et tenir, longtemps, ce baiser plein de sang et de reconnaissance, si j’arrive à ce froid-là, cette inhumanité, alors plus rien jamais ne pourra m’atteindre. Je ne suis plus une femme. Je suis la désincarnation. La sublimation désespérée. Enfermée en moi-même, pire qu’en un couvent. Si je n’arrache pas cette enfant des bras de mon amour, si je ne touche pas sa peau, ses cheveux, si je ne baise pas ses paupières, ses mains, là, sur ce trottoir étroit de la rue d’Orsel, c’est que je suis invincible. Je flotte dans une zone où plus rien, aucune blessure n’est possible. Je lui dis une dernière fois, Je t’aime. Dans ma tête. […] Ca ne sert à rien. Parfois l’amour est partagé. Et on peut bâtir son propre monde. Parfois l’amour, les mots mêmes de l’amour sont impossibles. Et la vie demeure cette traversée idiote, pleines d’horaires et de faux amis. Et même la musique est une cruauté. »

« Lui a-t-il dit qu’elle était la première femme à s’être laissé aimer sans rien demander en retour ? Lui désignant l’amour comme le seul lieu hors des contingences, du savoir-vivre et du donnant-donnant ? »

6 commentaires

  1. Je ne crois pas avoir lu quelque chose de véronique Olmi, mais vu ton billet, je me laisserais bien tenter… Merci du partage !
    Bises de Capp

    J'aime

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