discussion « Le journal d’une vieille folle », Umar Timol, 2012


« Le journal d’une vieille folle » d’Umar Timol, L’Harmattan, 2012 VieilleFolle

Quand l’insularité prend corps!

Le texte d’Umar Timol se présente comme le journal intime d’une femme pour le moins étrange et torturée, une mauricienne installée à Paris depuis 30 ans. Ses origines iliennes lui valent d’être appréhendée par tous comme l’incarnation du charme et de la douceur, comme si elle devait nécessairement voir son être se fondre dans les terres de cette île paradisiaque. Ce ne serait qu’un cliché, une figure qu’elle semble d’abord intégrer pour mieux la démentir.
Pourquoi serait-elle exemptée de cette « merde qui grouille dans les bas fonds » des « rêves avortés » ?
Pétrie de douleur et avide d’amour, un amour tentaculaire et absolu, elle pose un regard terrifiant sur elle-même et sur le monde. Elle se heurte et se confronte sans cesse à son insignifiance, à la médiocrité de son existence et à son besoin de vivre. Scarifications et autres automutilations accompagnent ainsi souvent ses jours.
Cette vieille intellectuelle, qui a un jour quitté son île pour tenter une conversion « au pays de la culture », entame l’écriture de ce journal comme on se lance dans un dernier combat, histoire de dire ses haines et de « pénétrer dans les méandres de (son) âme pourrie. » C’est un peu comme une ultime jouissance. Elle ne mâche pas ses mots et règles ses comptes. Avec son mari d’abord, celui « dont le mariage sanctifie la présence ». Elle le voit comme un être de routine médiocre, parfaitement prévisible avec ses petites manies et « son look d’Harpagon détraqué et alcoolique ». Il n’est plus qu’ « un Freud des banlieues », énorme dans tous les sens du terme.
La souffrance se fait plus vive au fil des pages, et le texte devient corps, offrant au lecteur les échos des sarcasmes, du cynisme et de l’humour grinçant de cette vieille folle. Son rire sardonique résonne furieusement contre la page, condamnant presque le lecteur à larguer les amarres de la raison lui aussi. Elle soliloque et s’invective, oscillant entre délires narcissiques et haine de soi :
« Ne te suffit-il pas de savoir que tu es laide et que ta vie est foutue ? »
« Je suis folle et j’inonde le parterre de vos platitudes de ma haine ».
Elle évoque sa décrépitude, peine à discerner son visage sous les rides et fulmine contre l’imposture de son existence. Ses souvenirs sont diffus tant elle s’efforce de tenir à distance un passé parfois sulfureux et la noirceur de ses secrets. Certains objets pourtant, opèrent comme des stigmates de cette tourmente et la projettent dans les gouffres d’une mémoire incendiaire.
Il y a en elle comme un refus d’habiter sa vie. Elle la déteste tant, qu’elle en fait une vaste comédie. Son mari lui semble un spectacle, une farce immonde, mais elle s’impose aussi comme un formidable (au sens étymologique du terme) histrion. « Narguer est tout un art et je suis une artiste ».
Mais la comédie vire à la tragédie lorsqu’elle rencontre « le jeune ami », un jeune étudiant fraichement débarqué de Maurice. C’est « l’amuse gueule » qui lui manquait pour pimenter la fadeur de ce quotidien insupportable. Il pourrait être un remède à sa mélancolie, « le dernier sursaut de la chair alors que (son) corps est un archipel de miettes ». Elle reconnaît « cette excitation liée à la virtualité du désir » et elle s’invente des « petites histoires à l’eau de merde », puisque sa lucidité ne lui permet jamais d’oublier son âge, ni le ridicule de la situation. Elle a bien conscience d’endosser le rôle d’une actrice de série Z. L’amour devient alors acide et dangereux. Ce jeune homme, qui cristallise tous ses ultimes espoirs, la confronte finalement à sa fragilité, à sa haine d’elle-même et à son déchirement intérieur. Son langage se dévêt de sa pudeur et de sa civilité pour se vautrer dans une obscénité virulente, comme pour se faire entendre enfin, pour quitter toute transparence et clamer son « être au monde ». La frontière entre humanité et monstruosité est alors bien ténue.
« Tu sais bien que plus d’une fois le rire jaune est venu à bout de l’humour noir. »
Ce texte, éminemment poétique et théâtral, revisite le motif de la passion et le mythe des Furies. Cette vieille folle, qui n’est pas sans rappeler la mante religieuse, a aussi des accents beckettiens. Winnie, le personnage de « Oh les beaux jours » m’a accompagnée tout au long de ma lecture. Ces deux-là auraient eu beaucoup à se dire ! Le fol amour peut conduire à bien des extrémités. Le texte est violent certes, dérangeant à souhait, à la mesure du mal-être de cette femme en quête de reconnaissance. L’écriture est superbement torturée, lancinante comme la douleur de Leila. Les mots d’Umar nous attachent littéralement à cette vieille femme qui nous confronte constamment à notre propre humanité.
Finalement, elle se confond avec sa terre originelle par cette insularité de son être à laquelle la condamne son infinie solitude.

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