discussion « Matteo, deuxième époque, 1917-1918 » de J-P Gibrat, Futuropolis, 2010


« Mattéo, deuxième époque : 1917-1918 », J-Pierre Gibrat, Editions Futuropolis, 2010 Matteo2-couv_115131

Après le front des Ardennes, ce second tome nous conduit, toujours aussi brillamment, à suivre les pas de Matteo dans une Russie en passe de venir URSS…
Rappelons-nous…Matteo Cortes, jeune immigré espagnol installé à Collioure, s’est engagé dans l’armée française pour donner plus de sens à son intégration, mais aussi pour plaire à la belle Juliette qui n’a plus d’yeux que pour Guillaume de Brignac parti au front. Il ne pouvait plus paraître endosser le costume du planqué alors que son ami Paulin endurait le pire dans les tranchées et que son rival prenait des allures de héros de guerre…
Ce second opus s’ouvre sur un passage éclair et clandestin de Matteo à Collioure. Il n’est guère en règle avec les autorités françaises…Sa mère, « Les reproches toujours en première ligne » histoire de dissimuler ses sentiments, lui dresse un état des lieux assez désastreux. Beaucoup de gars du village sont morts au combat, beaucoup sont estropiés. Même Guillaume est en piteux état. « Y’a pas de raison que ça n’arrive qu’aux pauvres ! ». Malheureuse Juliette !
Désormais militant anarchiste en Espagne, il s’apprête à se rendre en Russie pour poursuivre son œuvre révolutionnaire. Il s’inscrit ainsi dans les pas de son père défunt, ce qui ne ravit pas plus la matriarche que les tranchées françaises. Quelle idée d’aller faire le couillon chez les Bolcheviks ! Il espère convaincre Juliette, toujours aussi belle, de l’accompagner. Sans doute devra-t-il se contenter de la compagnie de Gervaisio, le vieil anarchiste espagnol qui lui tient lieu d’ami. Ils embarquent pleins d’espoirs…Gervaisio est impatient de découvrir ce « paradis en chantier », même s’il ne s’agit pas de devenir Bolchevik.
« Là-bas, la pauvreté, la guerre étaient à bonne température, en fusion pour fabriquer du neuf ; ça risquait de foutre le feu à la planète. »
Leurs rêves sont immenses, les réalités parfois plus contestables. «Pétrograd (est) furieuse », les factions en présence semblent prêtes à tout, même aux excès. Aux côtés de Dimitri, le neveu de Gervaisio, et ses acolytes, Matteo découvre les voitures blindées, les conversations interminables et musclées entre bolchéviks et anarchistes, la Tcheka, la misère noire du peuple, mais aussi les amours libres et partageuses avec l’incroyable Léa, « un petit volcan de conviction ».
Gervaisio est affecté comme cuistot au comité de quartier, tandis que Matteo est photographe. Lui qui aspirait à immortaliser la révolution sera peut-être déçu. L’heure des désillusions sonne vite, dans un pays où l’on ne sait plus toujours qui est son ennemi.
« On se dit finalement, la révolution c’est la guerre avec des prétentions d’idées » et on se demande « si c’est une bonne idée d’avoir des idées ».
Les articles qu’il écrit ne sont guère du goût des Bolcheviks dont l’activisme supporte de moins en moins « ces chipoteurs d’anarchistes » qui ne sont décidément que « des bricoleurs révolutionnaires » qu’il conviendrait de mater. Le froid lui ronge les os, ses convictions sont malmenées et ses songes le ramènent constamment à sa Juliette qui lui « en aura fait baver des glaçons ». En quoi peut-il donc croire désormais ?

Le scénario est toujours aussi captivant. On s’accroche au destin de ce jeune héros qui désespère parfois de trouver un sens à sa vie. Le contexte est fort bien rendu et la plume de Gibrat nous enchante. Je suis par ailleurs une inconditionnelle de son dessin qui nous transporte avec aisance dans un autre temps et un ailleurs en deux coups de crayon. Ses portraits et ses visages sont un enchantement, mais Gibrat a aussi un merveilleux sens du détail. Je suis conquise !
La première guerre est toujours en toile de fond, et l’approche de la révolution russe est intéressante. Au delà, Gibrat interroge la question de l’engagement, des convictions, se demande quelles peuvent en être les limites ? Reste-t-il une place pour une quelconque éthique dans ce fatras des idées et des luttes idéologiques et militantes ?

2 commentaires

  1. J’adore Futuropolis, je n’ai jamais été déçue par leurs publications ! 😉 Là je vais lire « la promesse de l’aube » illustrée par Sfar, chez eux ! 😀

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