discussion « Le quatrième mur » de Sorj Chalandon, Grasset, 2013


« Le quatrième msorj

Prix Goncourt des Lycéens 2013

Comme son titre peut le laisser supposer, le récit a partie liée avec le théâtre. Mais il s’impose surtout comme une tragédie en 5 actes aussi passionnante qu’impitoyable, écrite dans une langue puissante. Ajoutons que Chalandon exploite avec brio le procédé de la mise en abyme.
Le prologue du récit se confond avec celui d’Anouilh au seuil d’Antigone, pièce mythique qui devient un personnage à part entière dans le roman. C’est alors la thématique de la guerre, des gravats, de la poussière mêlée à la terre qui permet à Sorj Chalandon de glisser des plaines désertiques de Thèbes à celle de Tripoli, au nord du Liban, un jour d’octobre 1983. Le héros tragique , Georges, se remet péniblement d’une explosion. Un char syrien vient d’ouvrir le feu sur le taxi de Marwan dans lequel il se trouvait.
« Mon corps était sidéré. Une lumière poudrée déchirait le béton. »
Il se souvient … et nous rapporte sa marche vers son destin dont la construction circulaire du roman, qui s’ouvre et se ferme sur les gravats, la poussière, les obus et la guerre du Liban, souligne l’inexorabilité. Celui qui se rêvait révolutionnaire rivalise avec le martyr.
Il se remémore d’abord sa jeunesse, les années 73 et 74, heureuse époque où l’étudiant qu’il était manifestait à Paris pour la cause palestinienne aux côtés de Samuel Akounis, un grec dont on ne se doutait pas qu’il était juif. Sam, qui endossera d’une certaine façon le costume de la fatalité, « taillé comme un olivier fourbu », est un metteur en scène qui a fui la dictature grecque de Papadopoulos.
« A Athènes, il chantait « Pain, éducation, liberté ». Le plus beau mot d’ordre jamais pétri par la colère des hommes. »
A Paris, il fréquentait des chiliens et toute une jeunesse en mal de révolution sur les bancs de l’amphi 343 de Jussieu, une équipe prête à défendre toutes les causes perdues. Le récit est ainsi un peu l’histoire de toute une génération pleine de rêves, d’espoirs, et d’illusions qui oeuvrait pour la liberté et croyait faire la révolution, en surfant sur la vague de 68. L’histoire d’une jeunesse qui mettait en scène une violence politique presque gratuite.
Plus âgé, Sam est un homme de conviction qui incarne la voie de la sagesse et de la raison.
« Il disait qu’une bouteille incendiaire n’était pas un argument » et qu’il fallait protéger l’intelligence.
Mais plus que la révolution, c’est leur goût pour le théâtre qui réunit Sam, Georges et Aurore.
« Nous nous étions devinés comme animaux contraires, lui la gaieté moi le chagrin. Lui, le cœur au printemps, moi la gueule en automne ».
Chez Sam, la résistance se confond avec un optimisme particulier qu’il cultive notamment à la lecture de l’Antigone d’Anouilh. Lui qui s’impose comme « l’emblème du théâtre empêché » voue en effet un véritable culte à la pièce et à cette « héroïne du non qui défend sa liberté propre. »
Après l’évocation de ces années agitées et de ces révoltes estudiantines empreinte d’une certaine autodérision, le récit se poursuit comme un hymne au théâtre, ce « géant qui blesse à mort tout ce qu’il frappe », comme le soulignait Beaumarchais. Le théâtre est devenu le lieu de résistance de Georges, compensant ses échecs au capes d’histoire et sa petite vie de pion dans un collège. C’est comme une revanche sur la vie et son enfance peu heureuse.
« Je voulais faire du théâtre, mon père m’a contraint à l’Histoire ».
« J’introduisais les rires, ces frissons de contrebande entre des murs sans joie ».
« J’avais décidé de revenir aux mots d’avant les tracts ».
Marié et père de famille, il côtoie aussi Sam et sa troupe « Le Petit Diomèdes », avant que ce dernier s’installe à Beyrouth.
Mais tandis que s’achève ce deuxième acte relativement paisible, Sam, malade et condamné, nourrit un rêve secret dont il décide de faire de Georges le légataire. « Monter la pièce noire d’Anouilh dans une zone de guerre » et offrir un rôle à chacun des belligérants. Le projet est en marche, il s’agit pour Georges de le continuer et de diriger dans une ville plus que troublée druzes, maronites, chiites, chaldéens, catholiques arméniens…Une seule représentation dans une salle neutre, « un lieu qui parle de guerre, labouré de balles et d’éclats ».
Plus que réticent, Georges finit par accepter au nom de ce lien indéfectible qui l’unit à Sam. Il ignore alors dans quel engrenage il s’immisce alors qu’Aurore partage avec lui ses inquiétudes. Accueilli à Beyrouth par Marwan, il tente de rassembler tous les morceaux du puzzle. Munis d’autant de laissez-passer qu’il existe de factions, il passe « dans l’œilleton de tous les soupirs » de cette ville en guerre. Il s’accoutume, « les tirs le rassur(ent) ». Il rencontre Charbel, Nakkad, et surtout la belle et troublante Imane. Il est conduit partout par un Marwan qui déteste le projet et voudrait le voir avorter, mais qui fait preuve d’un dévouement sans faille. Chacun interprète Antigone à sa façon, en revisite le sens.
« Antigone, dérobée par les uns, par les autres, et moi qui hochais la tête sans courage. »
Il a du mal à y croire lui-même, mais ce parcours semé d’embûches est une façon d’entrer en terre libanaise, d’en comprendre les miettes, une manière de s’approprier peu à peu le sens et le pourquoi de ces luttes incessantes.
« Jour après jour, des hommes m’offraient un fragment du pays ».
Peu à peu Antigone se confond avec Imane, Thèbes avec les territoires occupés. C’est la chute du quatrième mur et l’irruption brutale de l’Histoire dans le mythe. La guerre les rattrape, son destin le happe. Il a mélangé « les frères et les ennemis pour rien » selon Marwan, il s’est pris pour un dieu réconciliateur et ce péché d’hybris lui colle à la peau, comme la robe de Déjanire, au point qu’il ne peut pas redevenir lui-même : un français tranquille, pion dans un collège de banlieue. La violence il ne peut plus la jouer, il doit la vivre.
« Le pays était à terre et moi, je venais de Paris en manteau d’Arlequin. »
« Le quatrième mur » fait partie de ces récits dont on sort bouleversé. Le récit est poignant, l’écriture intense et belle, les personnages déstabilisants à souhait. Les lycéens ne se sont pas trompés !

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