discussion Atelier de Leil (7): Un coup de maître…


Comme tous les lundis, voici ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona, du blog Bricabook
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Le principe est simple: une photo, un clic, et un texte écrit en toute liberté.
Voici la photo de la semaine

Atelier7

Un coup de maître…

La journée n’était guère ensoleillée ; un léger crachin s’invitait même depuis le matin et s’infiltrait dans le col de son blazer. Mais il en fallait plus pour arrêter un dandy comme lui. Ces intempéries, et l’étrange lumière qu’elles généraient, n’étaient certainement pas de mauvais augure. Même le vent ne gâcherait pas la partie. Né sous une bonne étoile, Jules allait fêter ces 30 ans dans quelques heures et il était bien décidé à marquer ce jour d’une pierre blanche. Un vrai coup de maître!
Fils d’un champion de cricket et de Miss Normandie 1977, Jules avait comme oublié de grandir. La vie était pour lui comme un vaste terrain de jeu qu’il traversait avec une incroyable bonne humeur et une assurance, une conviction effrayante. Il ne misait pas sur ses efforts ou ses capacités, non…Il comptait sur son physique de rêve, son charisme et surtout sur sa chance, sa baraka, cette Fortune qui jamais ne le quittait jamais. Son existence, il l’abordait avec l’humour des gagnants, il la jouait constamment à pile ou face. Pour lui, le hasard semblait toujours bien faire les choses. Dans sa prime enfance une erreur médicale lui avait permis de guérir d’un mal incurable. Ses impasses constantes lui avaient valu d’excellentes mentions aux examens. Un ticket de loto l’avait mis à l’abri de toute activité laborieuse et lucrative depuis ses 18 ans. Une grève illimitée des aiguilleurs du ciel, l’année suivante, l’avait contraint à passer 4 jours dans l’aérogare de Zurich, ce qui aurait pu être l’horreur s’il n’avait pas partagé ainsi le triste sort de Kasparov, lui même empêché de regagner Moscou. Ils s’étaient lancés dans une partie d’échecs pour passer le temps, et le champion avait rapidement perçu les possibles du jeune homme. Quelques 80 heures plus tard, toutes passées à pousser les pions sur l’échiquier, Jules décida, sur un coup de dés, d’abandonner ses études de médecine. Une carrière de joueur professionnel s’ouvrait à lui. Cela le distrairait des dimanches à Longchamp, des interminables parties de poker et des soirées au casino. Le champion de cricket eut quelques difficultés à avaler la couleuvre, mais Miss Normandie avait suffisamment de talents cachés pour le ramener à la raison. Les choix de son fils adoré l’amusaient, la ravissaient même. « A jeune cœur, tout n’est que jeu » affirmait-elle à qui voulait l’entendre. L’époux, relativement superstitieux, ou peut-être simplement raisonnable, redoutait, lui, dieu sait quel pacte avec le diable.
Jules se prit rapidement pour le Roi. Son amateurisme distingué lui avait permis de se faire un nom rapidement, puisqu’il remporta très vite le tournoi d’Amber. Il disputa et remporta quelques parties légendaires. Bête noire de Karpov, il bluffa même Bruel lors des World séries of poker. Son existence le comblait, lui qui avait toujours eu peur d’être le jouet de cette société corrompue, qui refusait de se soumettre aux règles et aux convenances, qui détestait le quotidien et son goût de mat. Il ne prenait rien au sérieux. Chaque décision, lorsqu’elle était indispensable, résultait d’une réussite, d’un lancé d’osselets ou d’un jet de dés. Il ne se déplaçait d’ailleurs jamais sans cet attirail aussi hétéroclite qu’étonnant. Il s’était marié à pile ou face. Lisa ne pouvait pas oublier le temps infini qu’avait mis cette foutue pièce à retomber. « Face je t’épouse, pile je te quitte ».
Joueur invétéré, il brillait sur les tapis verts, mais il trichait avec la vie. Lisa se lassait, il le sentait bien. Enfin, elle avait dû lui ouvrir les yeux en lui laissant toutes sortes de messages au dos de chacune de ses cartes préférées. Il n’y avait d’abord vu que du jeu. Mais lorsqu’il avait compris qu’elle ne souriait plus qu’en compagnie de Bob, il avait senti le mauvais coup venir. Il faut dire que Bob, non content d’être chauve, dirigeait la Brigade des Jeux. Il était temps de reconquérir la Reine ! A son grand étonnement, Bob avait accepté de relever le défi. Il devait déjà l’attendre au Régent. L’idée de se mesurer à lui tout un après midi ne l’enchantait guère, mais assurément, le jeu en valait la chandelle. Il accéléra donc le pas.
Les deux hommes se saluèrent et entamèrent alors leur face à face. Chacun disposa ses pions sur ce grand échiquier qui déciderait de l’avenir. Bob, particulièrement méthodique, avait tout l’air d’un stratège. Le petit rictus qu’il arborait finissait par agacer Jules. C’était de l’antijeu ! Il refusa cependant de se laisser trop désarçonner. Bob était loin d’être un expert et dame chance valait bien une reine ! Il ignorait simplement que le commissaire avait passé ces dernières nuits à explorer les meilleurs coups sur You Tube. « Les 200 problèmes d’échecs » de Camil Seneca était désormais sa Bible. Ils s’affrontèrent longuement du regard avant de lancer les hostilités. Jules avait les noirs, c’était sa couleur préférée. L’Adversaire n’avait qu’à bien se tenir ! L’enjeu était simple : le gagnant remporterait Lisa. Autant dire qu’elle resterait sienne ! Mais « C’est dans le jeu qu’on voit les plus grands coups du sort ». Bob eut raison de l’excès de confiance de Jules. Un grand Roque plus tard, ce dernier se sentit dans une impasse… « Echec et mat », en deux petits coups.
Celui qui avait toujours refusé d’être un simple pion, était au moins le fou de sa déraison.

16 commentaires

  1. Un mec qui décide à pile ou face s’il veut m’épouser ou non, mais je lui fais manger sa pièce, moi 🙂 Et les deux mecs qui la jouent aux échecs comme si elle étaient un objet…pouah ! Aucun des deux ne méritent de l’avoir, tiens ! Mais bon, une bonne leçon pour Jules 😛

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  2. Je suis d’accord avec Leiloona, on est tout de suite happé par ton récit et c’est très agréable ! J’aime beaucoup la façon dont tu exploites l’idée du jeu qui fait perdre la raison.

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