discussion « La comtesse de Ricotta » de Milena Agus


« La comtesse de Ricotta » de Milena Agus, 2009/ 2012 pour la traduction française, Editions Liana Levi, Piccolo Comtesse_de_Ricotta_La

J’avais beaucoup aimé le 1er roman de l’écrivain sarde Milena Agus, « Mal de pierres » paru en 2009, et ce dernier roman ne m’a pas déçue!
Le récit se déroule à Cagliari en Sardaigne, une île qu’il me tarde de découvrir. Nous assistons à un huis clos dans le palazzo familial qui réunit 3 sœurs: Noémi, Maddalena et « la comtesse de Ricotta »… Cette famille, anoblie dans des circonstances un peu loufoques par un roi venu se réfugier « dans ce trou du cul du monde » pour échapper à l’arrivée des Français en Piémont, réside dans le quartier de Castelllo.
« un endroit où pauvres et riches, intellectuels et ignorants habitent les mêmes immeubles, et il est facile de voir comment les autres vivent car les rues sont étroites et les gens se parlent d’une fenêtre à l’autre, d’une porte à l’autre, on entend tout, surtout l’été, quand on ouvre à cause de la chaleur. Ceux qui habitent en sous-sol ne ferment jamais, même quand il fait froid, et on sent l’odeur de moisi mêlée à celle de la lessive parce qu’ils font sécher à l’intérieur, on sent les odeurs de cuisine et on sait ce qu’ils mangent, et les gens vous proposent toujours d’entrer et de partager ».
Finalement chacun est chez soi, mais tout le monde s’occupe de la vie des autres. Les 3 sœurs n’échappent pas à cette règle. Elles sont l’objet de bien des conversations et elles ne dédaignent pas scruter les voisins à travers leurs nombreuses fenêtres ou par dessus les murs. Elles ne possèdent pourtant plus que deux des trois façades du palazzo et des revers de fortune les ont contraintes de vendre certains appartements. Ce palais n’en a plus que le nom et semble voué à un délabrement inexorable, même si Noémi nourrit le rêve de tout racheter et de tout restaurer.
La description du lieu et des habitudes de ses occupants est assez savoureuse. Milena Agus en fait l’épicentre d’une vie où règnent fantaisie, excentricité et aspirations contrastées. Tous cherchent l’amour mais empruntent des voies différentes. Tous sont en quête de reconnaissance et de richesse, sans mettre les mêmes réalités derrière ces mots. L’auteure campe ses personnages avec beaucoup de sensibilité et de finesse.
Noémi, en tant qu’aînée s’impose souvent comme la raison incarnée et l’agent comptable. Magistrate et vieille fille, elle a « la vision systémique » et laisse peu de place à l’inattendu. Son appartement tient « du musée fermé au public » et renferme des meubles et de la vaisselle d’apparat, vestiges d’une splendeur passée auxquels elle tient comme à la prunelle de ses yeux. C’est pourtant cette vaisselle qui la rapprochera au moins un temps d’Elias le fils de leur ancienne nounou, venu effectuer quelques travaux. Ils partagent la même passion pour ces faïences et autres porcelaines ancestrales. Mais un amour naissant peut-il supporter le bris d’une tasse??? En effet « Un système auquel il manque un élément n’a plus aucune valeur. »
Maddalena, la seconde sœur, occupe le plus vaste appartement avec son époux Salvatore et le chat-enfant Micriou. Sex-addicts en mal d’enfant, les jeunes gens font preuve d’un dévouement familial hors pair. Maddalena, qui a pourtant soutenu une thèse, confectionne force robes et gâteaux pour ses sœurs tandis que ces dernières lui reprochent une philosophie sommaire se résumant à la simple question « Et alors? ». Question qui n’en est d’ailleurs pas vraiment une.
La comtesse est la plus jeune du trio et son titre est essentiellement ironique. Elle doit en outre son nom, de Ricotta, à sa maladresse et à son cœur fragile… Comme se plait à le répéter la vieille gouvernante, si c’était pour faire cela, Dieu aurait pu la reprendre. N’empêche qu’elle se prend pour Mère Thérésa et qu’elle s’évertue à répandre le bien autour d’elle tandis qu’elle éprouve régulièrement la tentation du suicide. « La comtesse aime ce qui est pauvre et misérable et n’aime pas ce qui est riche ». Son inaptitude à la vie en fait un personnage extrêmement touchant. Enseignante, elle ne parvient jamais au bout d’un remplacement… On se moque d’elle, on la critique, elle en souffre. Et puis elle n’aime pas l’école…il y a trop de poussière et trop d’élèves! Son leitmotiv, par ailleurs, c’est « Assez de tous ces gens qui réfléchissent ». Elle doit pourtant réfléchir un minimum pour élever son fils, Carlino, un enfant difficile depuis sa première respiration. Tout le monde le déteste, notamment parce qu’il a « une façon bien à lui d’être malheureux. » Carlino n’est pas sans rappeler l’albatros baudelairien, tant il est gauche, douloureusement comique, et laid… Il parvient pourtant à sublimer le quotidien et à transcender sa nature première dès qu’il est au piano. Heureusement que le voisin, aussi prévenant que sauvage, est là pour le remarquer et l’aider à sortir de sa chrysalide!
A travers l’histoire, le chassé-croisé de ces personnages Milena Agus questionne l’amour et la possibilité de son existence, mais elle invite également le lecteur à une réflexion sur la richesse et la notion de fortune. Portée par une écriture empreinte de fantaisie, d’humour grave et de poésie, la narration balade le lecteur à travers les étages du palazzo où tous les possibles semblent permis.

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