« Le sommeil des poissons » de Véronique Ovaldé


Image« Le sommeil des poissons » de Véronique Ovaldé, Editions du Seuil, 2000

Le sommeil des poissons est le premier roman de Véronique Ovaldé. Le récit se déroule dans le village de Tonnerre, perché sur le mont du même nom. C’est un lieu surgi de nulle part comme Ovaldé sait si bien les imaginer, entre une montagne hostile et un lac mystérieux. La vie du village est rythmée par deux saisons : un été et un hiver pluvieux. Tonnerre est aussi un no man’s land, au sens propre du terme, puisqu’à l’exception de Georges et du Bakoué, il ne compte que des femmes, nouvelles amazones, les madous, qui élèvent seules leurs enfants. Certaines tiennent même parfois de la mante religieuse… Les hommes vont et viennent, certes, mais elles ont décidé de ne pas les conserver à leurs côtés en dehors de « la saison gaie ».

« Et quant à les retenir, ça fait longtemps que les madous en ont abandonné l’idée – elles les regardent partir avec des airs évaporés, des airs de princesses à deux doigts du coma, mais aucune d’elles bien sûr ne les voudrait dans ses jupons à temps entier. Oh non, les hommes ce sont des charges lourdes, ça demande beaucoup et ça  donne trop peu ; ils ne font que ressasser les termes de leur ancien pouvoir – je ramène la nourriture, je te protège, et patati…Chaque femme Tonnerre s’est dit : la vie serait bien mieux sans lui, il est bien trop exigeant, bien trop autoritaire pour moi, il continue de se comporter comme le roi du mont. N’a pas pris le navire à temps ».

Certaines, à n’en pas douter, trouveront ces madous bien visionnaires !!!!! Je me sens d’ailleurs l’âme d’une madou par les temps qui courent….

Au sein de cette communauté de femmes, deux figures se distinguent. La Mano triste qui vit seule en haut du mont dans « la maison à courants d’air », une étrange demeure à vous glacer les sangs… Elle a vu son existence et son visage marqués à vie par une rencontre malencontreuse avec la « plante vinotente », un tantinet vénéneuse.

« Depuis, le sourire de la Mano s’était déformé davantage, plus émouvant et plus doux à chaque été, se rapprochant imperceptiblement d’un sanglot. »

Mais chacun ignore encore l’étendue des effets pervers de ce venin….

La Mano triste, en manque d’enfant, tisse de la soie qu’elle peint. Elle n’embarrasse personne de ses bavardages, vit un peu comme une recluse et souffre de « la maladie grise », « la mort-bounta », un mal qui guette toutes les villageoises, surtout durant la saison des pluies.

La Madou-rouge, la madou-madou, sorte de sage du village, surveillante du Mont Tonnerre, des tracasseries et de la montée des eaux, a pour mission de tenter de juguler ce fléau. Seule la cohésion, l’union de ces femmes, fait la force et permet de mener, au moins un temps, la lutte à bien. C’est l’un des aspects du roman que j’ai vraiment apprécié, ce lien quasi indéfectible entre elles…Elles se rencontrent, partagent les repas, parlent les unes des autres… Et il faut bien dire que la Mano triste constitue un sujet de conversation privilégié !

Mais la tranquillité, ou du moins le train-train du lieu, se voit perturbé par le débarquement inopiné de Jo et de son « managé », le Bikiti, dans leur Chevrolet jaune. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Ovaldé a un sens inné du portrait. Ses personnages sont toujours incroyablement campés, hauts en couleurs, à la limite du vraisemblable et du caricatural. Jo et Bikiti, c’est un peu Laurel et Hardy, Félix le chat et la souris…Ils arrivent de l’Ouest où Jo, pétrolezomme, travaillait dans une compagnie pétrolière. Jo est un colosse, Bikiti un minus, défaut qu’il compense par un arrivisme sans borne et un très grand opportunisme. Ce « géologue-escroc-arpenteur-prestidigitateur » au passé douteux a développé en effet des attitudes de parasite. Il a tout de suite vu en Jo la poule aux œufs d’or. Leur périple les mène depuis de village en village, simplement parce que Jo n’a pas le courage de son émancipation.

« Jo n’était qu’un grand homme avec tout un tas de peurs ancrées-vissées, et beaucoup de mélancolie ».

Jo exhibe sa carrure et sa puissance tandis que Bikiti s’extasie devant l’argent amassé et la docilité de Jo.

Leur arrivée suscite, vous l’imaginez bien, l’émoi le plus total. La Madou-rouge parvient même à faire descendre la Mano triste de sa montagne. Les femmes ne rateraient pour rien au monde ce qui promet d’être une grande fête… En ébullition, toutes rivalisent de désirs et de fantasmes. Et pourtant….

J’ai globalement moins apprécié ce roman d’Ovaldé que les suivants, sans doute en raison de sa dimension quelque peu fantastique…même si ce terme n’est pas totalement adapté. Sa langue est toujours aussi truculente et les créations lexicales continuelles relativement réjouissantes. Ovaldé manie la langue avec une fantaisie assez rare de nos jours. Parallèlement elle renouvelle ici un certain nombre de mythes et explore l’humanité dans ce qu’elle peut avoir d’inhumain. Comme certains premiers romans, le récit est parfois un peu fouillis, comme si elle voulait en faire trop. Il me semble que le dosage fantaisie/ délire/ épaisseur romanesque de ses récits devient plus subtil au fil de ses romans.

2 commentaires

  1. Comme toi j’apprécie son travail sur la langue. Elle sait créer des univers très particuliers, je n’ai oublié aucun de ses romans. Je suis vraiment fan. J’ai Des vies d’oiseau en haut de ma Pal, en ce moment.
    Bisous Sabine!

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  2. Très joli billet et j’aime bien l’histoire qui est racontée. Il faut vraiment que je lise un de ses ouvrages.

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