discussion « La saison de l’ombre » de Léonora Miano


« La saison de l’ombre » de Léonora Miano, Grasset 2013 La_saison_de_l__ombre_m

Née au Cameroun, Léonora Miano s’intéresse à un pan lointain de l’histoire africaine. A travers « La saison de l’ombre », elle aborde la question épineuse de la traite des noirs. La grande originalité de ce roman réside dans le fait qu’elle évoque ce fléau à travers le regard candide du peuple Mulongo, qui ne peut tout simplement pas concevoir que l’homme puisse être aussi cruel envers son prochain, surtout lorsqu’il s’agit de son voisin.
Le récit s’ouvre sur des lendemains de catastrophe. Un village se réveille péniblement d’une nuit tragique. L’incendie, la disparition des fils, des maris, mais aussi du sage, bouleversent l’existence et le statut des femmes qui accèdent pour certaines à des rôles jusqu’alors dévolus aux hommes. Parmi elles, Eleke la vieille guérisseuse ; Ebeise jadis sage-femme désormais considérée comme une sage potentielle, mais aussi Eyabe, la rebelle, celle qui ira jusqu’au bout de son besoin de vérité, quitte à braver les tabous et les interdits. Les hommes semblent plus démunis. Comme toujours la tragédie n’est pas forcément fédératrice. Désaccords, ressentiments, rivalités et jalousies s’accentuent notamment entre les deux frères Mukano et Mutango. Musima, le fils d’Ebeise et du sage disparu, se retrouve promu chef spirituel, ministre des cultes, sans qu’il se sente prêt à assumer de telles fonctions.
« Mukano mâchonne pensivement une racine ayant pour vertu d’éclairer l’esprit. Il ne l’a avoué à personne, mais ses entrailles sont saturées de ces fibres tant il en a absorbé depuis le grand feu. »
La difficulté est pour tous de trouver une cause à cette tragédie. Miano nous plonge alors dans une mystique africaine particulièrement dépaysante et quelquefois difficile à suivre. Elle nous fait également découvrir les cultures, les croyances et les rites de ces peuples qui varient quasiment d’un village à l’autre. Les coutumes des Mulongo veulent par exemple que ces mères aux fils disparus soient rassemblées dans une case commune, aux abords du village afin que leur douleur ne soit pas contagieuse. Les malheurs des unes ne doivent pas gêner la vie en société et leur douleur ne doit pas contaminer la vie des autres. Elles le vivent comme un exil et se voient bien davantage ostracisées lorsqu’une ombre mystérieuse, « mwititi », assortie de rêves non moins étranges, recouvre la case. Il s’agit pour chacun de comprendre ce qui s’est passé, de trouver une cause. Ils ne peuvent bien sûr pas proposer d’explication rationnelle et ils se tournent alors vers tout un ensemble de croyances, toute une mystique presque impénétrable.
Eyabe, « une femme particulière qui règle rarement son pas sur celui des autres », déploie alors un certain sens de la rébellion, refusant de demeurer plus longtemps dans la case avec les autres. Il lui faut interpréter le rêve, déterrer le placenta enfoui à la naissance du fils perdu et partir à sa recherche.
« Les rêves sont un voyage en soi, hors de soi, dans la profondeur des choses et au-delà. Il n’est pas seulement un temps, mais aussi un espace, le lieu du dévoilement. Celui de l’illusion parfois, le monde invisible étant aussi peuplé d’entités maléfiques. »
Mutango part également en quête, tout comme Mukano et le clan tend à se décimer oublieux de sa devise « Je suis parce que nous sommes. »
« Cet incendie, qu’elle qu’en soit la cause est un sombre présage, l’annonce de tourments pour le clan. »
Mukano est en proie à un conflit intérieur, partagé entre les croyances mystiques du clan et les faits, la réalité. A travers ce personnage du janea (ministre des cultes), Miano met en œuvre un certain obscurantisme. Parallèlement la sage Ebeise tente de ménager les liens sociaux. Elle cherche notamment à protéger les mères éplorées de la suspicion, des aigreurs des coépouses et elle espère leur éviter l’ordalie:
« Le chagrin des mères n’est pas une souillure. Il est noble, tout particulièrement au sein de notre peuple, puisque c’est la maternité qui confie aux femmes un statut honorable. »
Leur quête de la vérité va conduire Mutango, puis Mukano, à se rendre en pays Bwelé, dirigé par la reine Njanjo. Ce peuple voisin est beaucoup plus prospère et puissant, mais il adopte aussi des comportements moins glorieux. Il est fait état « d’hommes aux pieds de poule » « venus du pongo par les eaux » qui « posséderaient des armes cracheuses de foudre, capables de tuer à distance », mais aussi des peuples côtiers, du pays de l’eau et de l’océan, autant de termes qui relèvent de l’abstraction totale pour un mulongo. Mais quelle est donc l’implication des bwélés dans tout cela ? Pourquoi le clan Bebayedi est-il né à l’intérieur des terres, au sein d’une nature indomptée mais protectrice ?

Ce très beau roman, au style très travaillé, est une mine ethnologique. Miano surfe entre critique sociale et mysticisme sur un mode poétique. Pourtant il m’a laissée froide. J’ai eu du mal à ne pas confondre les personnages aux noms souvent très proches, j’ai difficilement adhéré aux longs développements mystiques, je me suis vaguement ennuyée.

Morceaux choisis :
« Le silence. La solitude. L’absence. Comme un étranglement. »
« Les femmes incarnent la permanence des choses. Elles sont le pilier qui soutient la case. »
« Elles pensent encore aujourd’hui, que de trop nombreux interdits pèsent sur les femmes, sous prétexte qu’elles ont été dotées d’immenses privilèges : donner la vie, transmettre le pouvoir de régner. Elles ne peuvent courir les chemins. La connaissance du monde ne leur est pas permise. »
« Pour Mutango, les communautés n’ont pas de sentiments. Elles ont des intérêts. »

« Mutimbo hausse les épaules. Il a entendu dire que les princes de la côte s’étaient alliés avec des étrangers aux pieds de poule. Ils n’ont pas vraiment des pattes d’oiseaux, mais portent, sur les jambes, des vêtements qui donnent cette impression. On m’a raconté que les Côtiers commercent depuis longtemps avec ces étrangers venus de pongo par l’océan. Jadis, d’après ce que j’ai compris, ils leur procuraient de l’huile rouge et des défenses d’éléphants. Désormais ils donnent des gens, même des enfants, en échange de marchandises. Il paraît que les Côtiers possèdent maintenant un roseau qui crache la foudre, lance des projectiles mortels. »« La nuit a une odeur : elle sent la peau de ceux qui sont ensemble par la force des choses. Ceux qui ne se seraient jamais rencontré, s’il n’avait pas fallu s’enfuit, courir sans savoir où pour rester en vie, trouver une vie ».

12 commentaires

  1. Je n’ai lu que « Ecrits pour la parole » de cet auteur, et j’avoue que j’ai eu du mal à adhérer à son style au au texte. Elle écrit bien cependant.

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  2. Je ne m’attendais pas â lire que tu n’avais pas trop aimé tant ta chronique est détaillée. Je reconnais m’être aussi perdue dans les noms à sonoritè proche. Heureusement que je prends des notes. Mais je mets cela aussi sur le fait que la période de Noël n’était pas propice à une lecture efficace. Par contre, le récit et le style m’ont vraiment entraînée dans ce beau voyage hors du temps.

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    • Disons que j’ai aimé certains aspects moins d’autres, mais c’est sans doute du au fait que j’étais fatiguée et que j’avais l’esprit préoccupée…

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  3. Ce roman là parait plus difficile d’accès que ses précédents… J’ai tout de même très envie de le découvrir, j’ai particulièrement aimé découvrir la voix de cette auteure, si envoutante…

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