discussion « Certaines n’avaient jamais vu la mer » de Julie Otsuka


« Certaines n’avaient jamais vu la mer » de Julie Otsuka, Editions Phébus, 2011 certaines-navaient-jamais-vu-couv

Américaine d’origine japonaise, Julie Otsuka a reçu le prix Femina Etranger pour ce second roman, on ne peut plus atypique, qui retrace l’existence de milliers de femmes japonaises exilées aux USA au début du XXème siècle.
Le récit, bouleversant et dérangeant, s’ouvre sur leur traversée en bateau, en plein Pacifique et s’organise ensuite sous la forme de chapitres thématiques : la première nuit, les enfants, les blancs, les traitres …
Au début du XX° des vierges japonaises, (du moins l’ont-elles toujours laissé croire), parfois à peine pubères, souvent issues d’un milieu campagnard, sont envoyées par cargos entiers aux Etats Unis. Certaines ont jusque là toujours vécu dans un cocon, d’autres tentent d’échapper aux épines de l’existence. Certaines ont passé leur enfance dans des villages de pécheurs, mais « certaines n’avaient jamais vu la mer ». Pour tout bagage, elles emportent avec elles des kimonos de soie blanche pour leur nuit de noce, des pinceaux à calligraphie, du papier de riz pour écrire à leurs mères, une statuette du dieu Renard, leur poupée préférée et leurs secrets. Mais elles tiennent aussi précieusement, dans des médaillons ou non, la photo du mari que chacune part rejoindre. Ces époux qui avaient « tous promis de (les) attendre à San Francisco, à (leur) arrivée au port », elles ne les connaissent que par l’intermédiaire d’une marieuse et de photos le plus souvent mensongères. Il s’agit pour elles d’échapper au destin de geishas, d’oublier que les « rêves de rizières étaient toujours des cauchemars » et de se construire une vie meilleure.
Les conditions de voyage sont âpres, nombre de candidates au mariage sont malades « incapables de se souvenir de leur nom, sans parler de leur futur mari. Rappelle-moi encore une fois, je suis MRS qui déjà ? », les odeurs sont épouvantables, les températures également, et elles souffrent de leurs propres jérémiades. Le navire surpeuplé, presque insalubre, n’est pas sans rappeler le commerce triangulaire et les bateaux négriers. Engoncées dans un vieux kimono, souvent rapiécé et plusieurs fois reteint, elles oscillent entre les images d’enfance, les souvenirs des amis et amants qu’elles quittent, et leurs rêves de bonheur fortement entretenus par leurs parents qui ne leur ont pas laissé le choix : « Il valait mieux épouser un inconnu en Amérique que de vieillir auprès d’un fermier du village ». Elles songent à ce « continent inconnu » où « le contraire du blanc n’était pas le rouge mais le noir ». Certes, elles s’interrogent sur ce continent, la vie qui les y attend, mais la grande question qui les taraude toutes, ou presque car de ce point de vue là certaines avaient déjà vu la mer, à quoi ressemblera leur nuit de noce ???. Charles, un anglais professeur de langues étrangères à l’université d’Osaka les renseigne sur la vie occidentale et leur donne même à l’occasion des leçons de fox-trot, mais pour le reste, c’est une question de femme dont on débat la nuit, serrées à plusieurs sur une couchette.
La traversée est si longue que certaines ont le loisir de s’amouracher de marins, leur proposant aussi le mariage. Mais mariées, elles le sont déjà et il s’agit « de demeurer fidèle à son destin ».
Mais cette fameuse première nuit ne ressemble généralement en rien à ce dont elle avait rêvé. Violence, machisme, bestialité se déploient comme pour leur crier immédiatement que le REVE AMERICAIN peut quelquefois tenir du mythe !
« Ils nous ont prises » « et ensuite ils nous ont maudites quand ils se sont aperçu qu’il n’y avait pas de sang sur les draps » « et au matin, quand nous nous sommes réveillées, nous leur appartenions. »
Pour beaucoup le rêve vire au cauchemar : ils faut accepter les mensonges, accepter que la photo avait 20 ans, que c’était celle du voisin, que la jolie villa n’était pas la sienne, mais celle des patrons qui l’emploient comme majordome, accepter que le banquier, l’homme d’affaire, à l’instar de presque tous les autres, est en fait un ouvrier agricole vendant ses services d’une propriété à une autre sur la côté californienne et achetant les siens. Il faut accepter aussi les souffrances. « En Amérique rien n’est gratuit » et ces femmes le paient souvent de leur personne.
Le rêve américain c’est aussi le racisme des blancs qui apprécient cette main d’œuvre particulièrement endurante et laborieuse dans le plus grand mépris, persuadés notamment qu’ils peuvent encore exercer un ancestral droit de cuissage. Les japonais travaillent dur, leurs femmes aussi, « J’ai demandé une femme sorte et courageuse », et leurs enfants. Les premiers employeurs de ces femmes sont leurs maris, qui les ont acheté et qui ont payé leur passage pour cela ! Ce n’est pas l’histoire d’une immigration immédiatement réussie, d’autant que la seconde guerre mondiale générera une suspicion encore plus forte face à ces traitres japonais qui renseignent vraisemblablement l’ennemi depuis les côtes. Des hommes disparaissent, d’autres sont tués, les rumeurs vont bon train… les listes noires aussi… Pour nombre de ces femmes l’intégration se limite longtemps au mot « water » parce que l’hydratation est une question de survie dans ces champs ensoleillés. Pour le reste, les hommes suffisent : c’est un monde où les hommes parlent à la place des femmes !
Les nuits sont souvent comme des échappées, enfin une fois que le mari dort. On rêve parfois de rizières et de pécheurs. D’autres tentent d’échapper à leur destin, vivent comme une promotion d’endosser le tablier de bonne et de fréquenter les américaines :
« Ce sont leurs femmes qui nous ont enseigné les choses dont nous avions le plus besoin » « Nous les aimions. Nous les haïssions. Nous voulions être elles… »
D’autres exercent dans des blanchisseries et des restaurants, beaucoup finissent dans les hôtels de passe…Aspirer au retour est une gageure, comme le leur expliquent leurs parents : « Si tu reviens tu attireras la honte sur la famille toute entière » « aucun homme ne voudra plus jamais de toi ». Alors comme leurs mères leur ont toujours expliqué : « Tu verras, les femmes sont faibles mais les mères sont fortes », elles se battent, cherchent malgré tout à se construire une vie. Il faut dire que leurs maternités multiples ne leur laissent guère d’autre alternative.
« Nous avons accouché des fermes reculées d’Impérial Valley, avec la seule aide de nos maris, qui avaient tout appris dans « Le Compagnon de la ménagère ». Mettez une casserole d’eau à bouillir ».

Ce récit éclaté puisque thématique, mêle narration et discours indirect. Julie Otsuka opte pour un NOUS qui crie la solidarité féminine certes, l’indignation que nous pouvons toutes éprouver, mais qui lui permet surtout de proposer une vision polyphonique de ces destins si semblables et si différents à la fois. Ce pronom, à la manière d’un chœur japonais, chante la tragédie de ces femmes exilées. Sa langue est également très particulière, à mi-chemin de la poésie et du discours indigné. Chaque paragraphe semble s’appuyer sur un groupe verbal, une phrase, inlassablement répétés, afin de décliner comme une succession de possibilités, … ainsi cherche-t-elle à croiser ces destins et à en souligner la dureté. Le texte devient alors musique et propose des variations entrecoupées parfois d’arias surprenants. C’est lancinant à l’image de ces souffrances féminines. Honnêtement, on adhère ou pas.

Un commentaire

  1. Article magnifique Sabine, qui rend superbement compte de ce récit. Perso, il m’a bouleversée, je ne connaissais pas ce pan de l’histoire américaine, peu reluisant il faut l’avouer… Je l’ai fait lire autour de moi, en général les avis sont proches du mien, même s’il est vrai que le mode énonciatif peut être perturbant… Mais n’est-ce pas précisément le propos?
    Bisous!

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