« Le silence des Chagos » de Shenaz Patel


Le silence des Chagos

Un bijou mauricien

Le silence des Chagos de Shenaz Patel, Editions de l’Olivier, le Seuil 2005 silencechagos-1.jpg

Le cadre : « Chagos. Au milieu de l’océan indien… », un positionnement stratégique de choix, entre l’Occident et l’Afghanistan,  « une soixantaine d’îlots répartis en quatre atolls » dont Diego Garcia. « Chagos. Un archipel au nom soyeux comme une caresse, brûlant comme un regret, âpre comme la mort. »Un archipel que la légende veut déjà tourmenté dans sa géographie, dans ses terres et que l’Histoire vint bouleverser à son tour à la fin des années soixante lorsque l’île fut vidée de tous ses habitants dans un exode involontaire pour devenir une base militaire.

Extrait de la note envoyée en août 1966 par le Bureau Colonial de Londres à la Mission Britannique aux Nations Unies :

« L’objectif de cet exercice était d’avoir quelques rochers qui resteront notre propriété ; il n’y aura pas de population indigène, à l’exception des mouettes, qui n’ont pas encore de Comité (le Comité de la Condition Féminine ne couvre pas les droits des oiseaux). Malheureusement, aux côtés des oiseaux, il y a quelques Tarzans et Vendredis, aux origines obscures, qui seront probablement expédiés à Maurice. »

Dans ce roman, Shenaz Patel évoque cet épisode douloureux pour les chagossiens, et souvent peu connu des lecteurs non mauriciens, à travers le destin croisé de trois personnages majeurs : Charlesia et son fils puis Désiré. Elle recourt à une narration éclatée, à l’image du destin de ses personnages, et elle mêle les temps, oscillant entre le présent difficile, infernal, que constitue cet exil, et l’âge d’or chagossien, celui de la pêche, des petits plaisirs simples et de la sega. A la cocoteraie, cœur de la vie de Diego, succède la torpeur, les cris des voisines, une certaine misère aussi. Le fichu rouge, que Charlésia ne quitte jamais, opère un peu comme le fil rouge du récit.

Le roman s’ouvre sur Charlesia qui se rend souvent frénétiquement, avec ou sans son fils, sur les quais de Port-Louis pour guetter vainement un bateau qui n’arrivera jamais. C’est à travers le regard appuyé de Tony, le gardien  du port, qu’elle est le plus souvent évoquée. Sensible à sa douleur, il redoute toujours qu’elle commette un acte irréparable.

« Il est juste derrière elle. Il tend la main, elle se retourne brusquement. Il reçoit en plein visage ses deux yeux, deux abîmes noirs qui ne le reflètent pas, emplis à en déborder d’une lumière bleu et vert qui ondoie à l’infini. »

Son arrivée à Maurice, sur le Nordvaer, en 1968 coïncide avec l’accès à l’indépendance de l’île. Il ne s’agissait au départ que d’un court voyage, le temps de quelques examens médicaux pour son époux. Lorsqu’elle quitte Diego, son eldorado, elle ignore que c’est comme son dernier voyage et qu’elle va troquer sa case paisible pour un bidonville des bas quartiers de la capitale mauricienne. Elle ne sait pas encore combien cette traversée est un arrachement qui va placer son existence sous le sceau de  la déchirure et d’une profonde nostalgie. Les pensées de Charlesia, tout son être, au fil des années restent en effet résolument tournés vers Chagos parce qu’ici « Rien ne va ».

Le récit semble ensuite se briser lorsqu’il se concentre sur un autre exilé, Désiré, surnommé  Nord en raison des circonstances très particulières de sa naissance dont il ignore tout. Comme Charlesia, il scrute la mer depuis le port, et c’est ce qui va les rapprocher, chacun dans leur quête impossible.

L’histoire, cet enchevêtrement des vies, est bien menée et ne sombre jamais dans le pathétisme ni dans l’exposé. J’ai particulièrement apprécié cette écriture poétique sans grandiloquence, cette écriture également « soyeuse comme une caresse et brûlante. » ; Shenaz écrit avec « Des mots qui chuintent et qui frappent » eux aussi.

Extraits :

A propos du fils de Charlésia

« Il sait que ce soir, quand elle leur parlera, ce sera pour lui dire les mêmes mots : Chagos. Diego. Déportation. Exil forcé. Base militaire. Des mots qui chuintent et qui frappent, des mots qu’il appréhende sans en connaître le sens, parce qu’ils l’ont éloignée, parce qu’ils la déchirent et font couler parfois de ses yeux des larmes silencieuses qui glissent le long de son visage dans le pli amer qui contourne sa bouche. »

A propos de Désiré :

« Toute cette mer qui lui coule dans les veines. Voilà qu’elle lui sourd des yeux, en gouttelettes salées. Il faut qu’il se ressaisisse, il le sait, sa route ne peut pas s’arrêter là, cela n’a pas de sens. »

« Ils résonnent en lui, les cris silencieux que ces hommes et ces femmes ont étouffés au fond de leur gorge, tellement fort qu’ils ont coulé de leurs yeux en longues trainées salées. C’est ce jour-là qu’il a commencé à rouiller de l’intérieur. »

Charlesia à Désiré :

« Le souvenir c’est un hameçon qui se fiche sous la peau. Plus tu tires dessus, plus il te cisaille les tissus et s’enfonce profondément. Impossible de le faire sortir sans inciser la chair. Et la cicatrice qui restera sera toujours là pour te rappeler la crudité de cette douleur. Mais tu n’arrêteras pas pour autant d’y revenir. Sans cesse. Car c’est là que pulse toute ta vie. Vois-tu, petit, c’est plus vivant encore que le souvenir. On appelle ça la souvenance. »

 

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